1 août 2005
Madame Lucifer

Il z’eussen tété vos amis, ils le seron z’encore

Journal de Tara S. Van Eekay
Jour 7, au matin

LETTRE II

TARA S. VAN EEKAY A MADAME DE GLANTIER



Ma chère Gisèle, il me tarde de vous revoir afin que vous m’instruisiez des nouvelles du beau monde mais, comme je vous l’appris dans ma dernière bouteille à la mer*, votre amie est coincée sur une île déserte en compagnie de femmes indécemment idiotes. Je vous préserve de la narration des événements récents : entre une grotte de noël évanescente et des bonnes soeurs poulardes, elles sont moins d’une irrationnalité à vous faire pâlir que d’un ennui à vous rendre blême. Je nourris cependant une idée qui ne manquera pas de vous plaire.
J’ai, vous le savez, toujours admiré votre intelligence dans le domaine des intrigues, et il ne m’a pas échappé que mon retour à Paris serait des plus charmants si j’eusse préalablement emporté dans mon escarcelle quelque vertu du voyage.
J’ai déjà mentionné la cuisinière coréenne, mais j’ai découvert dernièrement, témoin que je fus de l’entretien qu’elle donna à ma fille des égards réservés aux inverties dans son pays - je ne m’explique pas cela sinon par la folie de cette femme - qu’elle parlait parfaitement notre langue ! Elle n’est donc ni muette ni bienheureuse, la voilà seulement rude au delà du raisonnable. Aussi je lui réserve le danger de la vengance que voici, et dont vous voudrez bien garder le secret jusqu’à ce que j’eusse obtenu satisfaction.
En effet, si bête que soit l’infortunée, son jaune mari n’en demeure pas moins beau. Frappé de l’imberbe condition des gens de sa race, il est néanmoins bien fait, et semble posséder quelques atouts qui le dégagent très nettement de l’habituel ridicule des siens - j’ai pu en apprécier la splendeur lors de ses séances de pêche en maillot de bain poutre apparente. Il semble très porté sur l’usage de ses poignets - je n’ai presque rien vu de ce que la décence interdît - depuis que sa compagne se consacre plus à sa cuisine qu’à sa chambre - toute de fortune qu’elle soit. Aussi me semble-t-il relever de la plus nécessaire sympathie que de lui offrir simplement le support d’une main secourable où il ne manquera pas de s’épancher à loisir.
Mes approches se sont limitées à des apparitions nocturnes en maillot de bain, mais je compte bien d’ici sous peu l’instruire de mes splendeurs naturelles. Je vous tiendrai informée de l’avancement de mes travaux, même si je ne dois espérer de vous aucune réponse. Je sais que la nature de nos amitiées les lie plus au secret qu’elle ne leur permet l’usage des lèvres qui pourtant les caractérise, mais une parole de vous m’apporterait le plus grand réconfort.
Mon coeur est isolé, perdu sur cette île, mais mes pensées vous accompagnent. Votre amie tendre et dévouée.

l’île perdue, le jour 7, au matin**

Notes de Madame Lucifer, lectrice de Tara :
* Cette bouteille ne s’est jamais retrouvée.
** Cette lettre ayant été jetée à la mer dans une bouteille, nous ne l’avons pas retrouvée dans le journal de Tara S. Van Eekay. Non, elle se trouvait dans celui de Rachel Pipen, et nous avons convenu - après moult délibérations à coup de griffes - de la replacer ici par soucis de cohérence et de dignité.

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