Qui a volé a volé a volé l’orange du marchand?

C’est le 4ème jour. Je n’ai plus de courbatures. J’ai pris l’habitude de transpirer nuit et jour, et de n’avoir que 3 gobelets d’eau pour me laver. J’ai cessé de dire que je vendrais bien mon âme pour une brosse à ongles. Je ne cherche plus à curer mes doigts noircis avec n’importe quel bout de brindille qui me tombe sous la main. Je regarde désormais les poils de mon cheval collés sur ma poitrine et mes bras avec fatalisme.
Je pense cheval: j’avale vite mon petit déjeuner pour pouvoir aller brosser Bilal. Il est noir, il faut frotter plus que les autres, car la saleté se voit tout de suite. Mes bras me font mal, de grosses gouttes de sueur quittent mon front, entraînant un peu de crême solaire, pour venir se réfugier dans mes yeux: ça pique. A midi, avant de pouvoir retirer mes mini-chaps et mes baskets qui me brûlent, je desselle ma monture et lui porte son seau d’avoine. Le soir, même principe: l’étalon se repose déjà tandis que moi, penchée au dessus d’un seau, les mains dans l’eau sale, je lave encore son mords.
Cet après-midi-là, on met pied à terre dans le chemin rocailleux pour faire un pause inhabituelle à 4h. Ibrahim, notre moniteur, passe parmi nous, un gros sac d’oranges à la main. Il nous en distribue une chacun.
J’observe le fruit, un peu perplexe. J’appelle:
- White? La peau est épaisse, tu crois qu’il faut que j’épluche l’orange pour la donner au cheval?
White se retourne vers moi, hilare:
- Kelly, l’orange, c’est pour toi!
Je regarde mes mains: elles sont couvertes de terre, de poils, de transpiration. Du bout des ongles, j’entame l’écorce, et fais apparaître les quartiers juteux. Bilal, que je tiens à bout de rênes, tourne la tête. Je le repousse, me tâche d’un peu de sa bave en prime, et commence à manger.
On en est tous là. Ce n’est plus ça qui nous arrête.
White, à quelques mètres de là, continue de secouer la tête, moqueur:
- Ouarf! Elle voulait donner l’orange à son cheval!